Au sein du numéro 2778 de l’Action française 2000 du 17 au 30 septembre 2009, à la page 12, mon ami Michel Fromentoux, rédacteur en chef, se livre à une critique de mon ouvrage que vous trouverez ci-dessous. Bonne lecture.
L’ENQUÊTE DE TONY KUNTER
La Contre-Révolution pour héritage
Aucun chercheur ne s’était encore attelé à l’étude de cette grande généalogie intellectuelle qui, au fil de tant de découvertes et de réinterprétations, relie le traditionalisme « théocratique » de Louis de Bonald et de Joseph de Maistre à la doctrine du nationalisme intégral.
Être civilisé c’est se reconnaître héritier. Maurras le savait plus que quiconque, lui qui, au contraire de Jean-Jacques Rousseau, n’aurait jamais repensé le monde en disant « Écartons les faits… », mais nous avons là deux mondes irréconciliables, l’amnésie sauvage d’un côté, l’enracinement créateur de l’autre. D’où l’intérêt de l’ouvrage du jeune historiographe Tony Kunter, Charles Maurras, la Contre-Révolution pour héritage, qui inscrit notre maître dans une lignée sans pour autant réduire son apport personnel à la science politique.
Une généalogie intellectuelle
Qualifier Maurras de contrerévolutionnaire n’est certes pas original, chacun sait qu’il a réalisé une synthèse critique de tous les écrits dénonçant au cours du XIXe siècle l’individualisme des principes de 1789 et leurs néfastes conséquences. Mais aucun chercheur ne s’était encore attelé à l’étude de cette grande généalogie intellectuelle qui, au fil de tant de découvertes et de réinterprétations, relie le traditionalisme « théocratique » de Louis de Bonald et de Joseph de Maistre à la doctrine du nationalisme intégral. Tony Kunter a accompli ce travail colossal en fouillant dans le fonds Maurras aux Archives nationales, en dressant un inventaire de la bibliothèque de Martigues, en consultant aussi le fonds du château de Monna, résidence de la famille de Bonald, dans le Rouergue.
La photographie du maître de l’Action française devant le tombeau de Bonald qui orne la couverture du livre est certes le symbole d’une filiation. Et le fait qu’elle date de 1941 montre combien Maurras, en ces années d’épreuves pour la France, tenait à fonder la légitimité de ses principes de salut public sur une référence traditionaliste.
Cette familiarité intergénérationnelle avait pourtant connu diverses phases, et Tony Kunter invite son lecteur à revivre l’itinéraire qui a mené le jeune Provençal de la simple critique littéraire des pensées du Rouergat (on découvre au passage un surprenant schéma assez bonaldien de constitution, resté au fond des papiers Maurras depuis 1893…) jusqu’à la « récupération », voire « l’instrumentalisation » quelques années plus tard des idées de celui-ci. Au passage, quelques difficultés avec le descendant de Bonald, puis quelques années de reconnaissance seulement implicite du lien suivies dans la décennie quarante d’une réaffirmation très claire. Entre-temps, l’image de Bonald, et parallèlement celle de Maistre, s’étaient quelque peu modifiées en fonction des circonstances politiques et surtout de l’influence d’une multitude d’autres grands penseurs, ennemis aussi de l’individualisme : Balzac, Berryer, Mallet du Pan, Blanc de Saint-Bonnet, Taine, Le Play, Fustel de Coulanges…, et surtout Auguste Comte.
Creuset comtiste
Tony Kunter, au terme de cette passionnante évolution, écrit : « D’idéaliste à l’herméneutique révolutionnaire, l’image que Maurras veut donner de Bonald devient celle d’un positiviste. La manœuvre, si tant est qu’elle soit consciente, permet au chef de l’Action française d’achever le reformatage du vicomte en parfait maurrassien. » En quelque sorte, Maurras aurait rajeuni et complété Bonald en le faisant passer dans le creuset comtiste, où ses idées fondées sur le droit divin auraient reçu la vérification de l’expérience positive.
Ce besoin de toujours montrer que ce que les croyants savent émaner d’une Providence trouve sa parfaite adéquation dans l’observation et l’expérience des faits a toujours conduit Maurras, tout en soulignant du fait même l’excellence des préceptes catholiques, à réunir les Français, selon la règle de l’empirisme organisateur, sur le terrain de la défense de ce qui leur est commun, la nation. Ce qui permet à Kunter de parler d’une « refondation », ou d’une « recréation contre-révolutionnaire » : « Profondément ancré sur la terre ferme, expression matérielle des racines, Maurras n’en regardait pas moins avec envie les Bonald et Maistre tournés vers les cieux et qui avaient transcendé la chaîne des générations par le mythe de la révélation primitive ou du providentialisme. »
« Recalibrage »
Ici, comme l’écrit dans sa préface le professeur Olivier Dard, l’ouvrage enrichit l’histoire des idées politiques, prouvant une fois de plus que Maurras aura « donné à la Contre-Révolution française son expression le plus aboutie et la plus parfaite » en érigeant la monarchie plus qu’au simple niveau d’une fidélité, à celui du nationalisme intégral, donc d’une nécessité irremplaçable pour la continuité de la nation. Toute construction intellectuelle a ses failles. Kunter déplore celles qui ont trop souvent conduit les successeurs de Maurras à des désaccords qui fragmentent encore le mouvement. Puisque toute tradition est critique, il appellerait volontiers les actuels maurrassiens à reprendre aujourd’hui, en s’impliquant à fond, le travail de « recalibrage », de « récupération » et d’ « instrumentalisation » d’idées traditionnelles et nouvelles. Nous serions donc en 1899, au temps où Maurras étrennait sa prodigieuse méthode de l’empirisme organisateur, et nous aurions à repenser, nous appuyant sur cette même méthode, à notre tour les principes de notre action dans un monde qui a changé mais qui reste en proie à la Révolution toujours plus lancinante à défaut d’être sanglante.
La vérité politique
Pour nous, ce travail pourrait efficacement s’accomplir au sein même de l’Action française et dans l’unité si ceux qui s’y lancent n’avaient pas trop tendance à se prendre pour de nouveaux Maurras et à repenser notre maître selon eux-mêmes, oubliant que celui-ci, jusqu’à son dernier souffle, s’est voulu – et Tony Kunter dans ce livre remarquable n’insiste pas assez sur ce fait – un serviteur de la vérité politique – cette vérité qui n’est pas de même nature que la Vérité tout court qui vient de Dieu, mais qui peut y conduire, – cette vérité en tout cas que l’expérience politique révèle à quiconque fait preuve d’un peu d’humilité. Nous en concluons que plus que jamais, pour que la pensée maurrassienne puisse s’ouvrir, se rénover et absorber le meilleur des courants d’idées sans se renier, il est nécessaire qu’une Action française subsiste et garde l’héritage.
MICHEL FROMENTOUX