Dans le numéro 7513 du samedi 7 janvier 2012 du quotidien nationaliste Présent, Francis Bergeron, qu’il n’est plus besoin de présenter, livre une critique équilibrée du Maurras qui est sorti en décembre chez Pardès. Il me reproche notamment un culte de la nuance, que j’assume, considérant qu’il est du devoir de la jeune génération, qui n’a pas connu certains débats passionnés qui ont entouré Charles Maurras, même après sa mort, de livrer une autopsie de froid raisonneur sur l’auteur.
Le « Maurras » de Tony Kunter
La toute dernière biographie ( décembre 2011) publiée dans la collection « Qui suis-je ? » des Editions Pardès est consacrée à un monument politique, mais aussi littéraire : Charles Maurras. On doit ce portrait à un jeune universitaire de 28 ans, Tony Kunter. C’est la grande surprise, le grand plaisir de ce livre : découvrir qu’il a été écrit par un frais titulaire d’un master d’histoire contemporaine. Et non par un vieux compagnon du maître. La présentation de l’auteur nous apprend que Kunter a déjà publié, il y a deux ans, Charles Maurras, la Contre-Révolution pour héritage.
Péché de jeunesse ? Le Maurras de Kunter ne nous convainc cependant pas tout à fait. Pourquoi ? Sans doute parce qu’il est paru tellement de choses sur Maurras que l’essentiel peut nous sembler avoir déjà été dit et rabâché. Pensez qu’il existe plus de cinq cents thèses, mémoires, études et livres sur Maurras et son Action française ! En particulier après La Vie de Maurras ( Yves Chiron, Perrin, 1991), il était difficile d’innover, de dire plus et mieux.
Le Maurras de la collection « Qui suis-je ? » ne prétend certes pas rivaliser avec une étude aussi fouillée que celle de Chiron (500 pages !). Toutefois on parle bien de ce qu’on aime, et si l’ouvrage de Chiron « cache mal son caractère laudatif », pour reprendre la critique de Kunter, Maurras est un sujet qui supporte mal qu’on l’aborde avec trop de nuances. Je m’explique : il me semble que Maurras, il faut l’aimer passionnément, et nous donner envie de l’aimer, ou au contraire lui « rentrer dedans ». La biographie de Kunter souffre un petit peu de modération. Surtout dans cette collection « Qui suis-je ? » où il n’est pourtant pas interdit de se lâcher, en particulier dans le totalement incorrect…
Bien évidemment tout n’est pas à garder chez Maurras. Et dans le courant national, beaucoup se trouvent plus d’affinités avec l’autre maître du nationalisme français, Barrès, qu’avec Maurras. Cette préférence pour Barrès n’est pas forcément due au républicanisme de ce dernier, d’ailleurs. Mais Barrès peut paraitre plus contemporain, moins prisonnier d’un système de pensée. Sa tournure d’esprit et ses centres de préoccupations, son mode de vie, même, peuvent nous sembler plus accessibles, à nous lecteurs du XXIe siècle.
Maurras fait parfois un peu peur. Son « politique d’abord ! » fut longtemps atténué par le « Littérature d’abord ! », ou « Le bon vin d’abord ! », rugi, à la tribune d’à-côté, en « une » du quotidien, par Léon Daudet. Et parlons donc du « Politique d’abord ! ». Où est Maurras, le 6 février 34 ? Et pourquoi n’est-il jamais parvenu à conserver et fédérer ses disciples, alors que pratiquement tous les plus grands esprits, sous la IIIe République, ont été, peu ou prou, sous l’influence de l’écrivain monarchiste, à un moment ou à un autre ?
Et puis la vie de Maurras peut sembler finalement assez triste et rébarbative. Quelle vie de famille ? Où sont les enfants ? Les petits-enfants ? Son cœur dans la boite à ouvrage de sa mère…Vieux petit garçon prisonnier d’un système qu’il avait construit à l’époque de l’Affaire Dreyfus ?
Tony Kunter nous aide à répondre à certaines de ces questions, en nous rappelant par exemple que la Première Guerre mondiale fit disparaitre un si grand nombre de compagnons et disciples de Maurras que son repli sur son magistère de l’Action française se comprend assez bien.
Il est moins convainquant sur la position de Maurras le 6 février : il nous dit, pour simplifier, que, dans la mesure où les manifestants autres que les maurrassiens n’auraient pas soutenu un projet de monarchie, l’intérêt de ces émeutes était relatif…C’est ce qui aurait donc conduit Maurras à rester un peu…contemplatif dans cette affaire.
Le petit livre de Kunter – vite expédié, c’est la règle du genre : 128 pages, une centaine d’illustrations – résume la vie de Maurras en quinze pages. Car l’essentiel du livre est consacré à la pensée politique de Maurras, et s’appuie beaucoup sur l’ouvrage d’Albert Thibaudet, paru en 1919 : Les idées de Charles Maurras. Nous trouvons ensuite un dense chapitre sur l’œuvre littéraire de Maurras. Elle était considérable. Le rôle de repoussoir qu’on tente de lui faire jouer, de temps à autres, ont fait passer à la trappe cette immense dimension du personnage. Ce qui est profondément injuste. Pour ce qui concerne le Maurras félibre, Kunter a utilisé la thèse monumentale de Stéphane Giacanti (1995).
Le « Qui suis-je ? Maurras » se termine par une analyse de sa postérité et de son influence. Ce sont des pages intéressantes, qui synthétisent bien cette question, jusqu’à la situation actuelle : persistance de l’influence d’un homme disparu depuis bientôt 60 ans, mais aussi anormale modestie de cette influence, au regard d’un talent si diversifié, et du rôle qu’il joua en son temps. Aujourd’hui, si Maurras est encore couramment cité, peu de textes de lui sont disponibles en librairie, une dizaine de livres, tout au plus : Les Pages littéraires choisieset le Prologue d’un essai sur la critique, dans leur édition originale, et quelques rééditions récentes : Mes idées politiques, Anthinéa, Enquête sur la monarchie, Les amants de Venise… Pourtant, comment prétendre connaître Charles Maurras si l’on n’a pas lu, ou au moins parcouru Le Chemin de Paradis (1895), Trois idées politiques (1898), L’Avenir de l’intelligence (1905), Le dilemme de Marc Sangnier (1906), Kiel et Tanger (1910), L’Etang de Berre (1915), Quand les Français ne s’aimaient pas (1916), Tombeaux (1921), La bonne mort (1926), La bagarre de Fustel (1928), Au signe de Flore (1931) dont Tony Kunter nous rappelle l’importance, ou encore Devant l’Allemagne éternelle (1937), La seule France (1941), La Contre-révolution spontanée (1943), Au grand juge de France (1949), et la passionnante correspondance Barrès-Maurras (publiée chez Plon en 1970, avec les commentaires de Massis et la présentation de Guy Dupré) ? Mais grâce à Internet, il est en fait très facile de se constituer une bibliothèque maurrassienne. Et le Maurras de Kunter peut participer de ce renouveau de curiosité pour un écrivain et homme politique tout à fait hors du commun. Cette dernière opinion, nous la partageons tous sans nuance, je crois !
FRANCIS BERGERON
Maurras, par Tony Kunter, coll. « Qui suis-je ? », Ed. Pardès, décembre 2011, 128 p., une centaine d’ill.
Comme je le précisais dans une récente vidéo disponible sur youtube, j’ai écrit une synthèse historiogaphique grand public sur les différentes facettes de Charles Maurras. Outre la vie, qui est un prétexte pour aborder sa pensée de manière dynamique, je me sers de l’ouvrage d’Albert Thibaudet pour la présenter comme une photographie au tournant des années 1910-1920. Le Maurras félibre, poète, conteur et épistolier n’est pas en reste. Enfin, le rayonnement de l’auteur a pu m’intéresser dans une dernière partie. Un passage inédit s’attache à décrire le « culte de Charles Maurras » de son vivant jusqu’à nos jours. Un sous-chapitre s’intéresse au démembrement du nationalisme intégral ou postmaurrassisme.
Né en 1910 à Chalon-sur-Saône, Jacques Ploncard dit d’Assac est avant tout un disciple d’Edouard Drumont et de Charles Maurras. Il adhère à l’Action française en 1927, l’année de la condamnation vaticane. Il s’émancipe rapidement fondant en 1933 le Front national ouvrier paysan avec Henry Coston, Albert Monniot et Jean Drault. Il rejoint Doriot et son PPF en 1936. Il fut également l’un des animateurs du Centre des républicains nationaux.

